In Memoriam dans le journal Libération
Quand on commence à jouer à
In Memoriam, un mail de
Julie Massenet nous met la puce à l'oreille : le quotidien Libération parle de l'enquête !
Objet : Incroyable !
Au fait, vous avez vu, ils parlent de l’affaire sur le site de Libération
www.liberation.fr
J’ai trouvé l’info en tapant simplement « Jack Lorski » dans leur moteur de
recherche. On apprend des choses intéressantes sur Jack.
A plus tard,
Julie
Voici donc les différents articles que l'on peut trouver sur le site du quotidien, triés par date de parution:
Le «Phœnix» renaît en décembre
Par Erwan CARIO
vendredi 17 décembre 2004
Ce n'était pas un spam. Reçu fin octobre, ce mail nous renvoyait aux heures passées en 2003 sur la trace de Jack Lorsky. «Bonjour Poussin, Une nouvelle OEuvre se prépare. Tu vas bientôt entendre parler de moi...» Signé «Le Phoenix». Le tueur en série était de retour. On reçoit donc son CD-Rom quelques semaines plus tard et, sur le même modèle que l'année dernière, on plonge dans une enquête à mener sur l'Internet sur la mort d'Alex Borgo, journaliste disparu après avoir enquêté sur la disparition de sa compagne. Une de ses nouvelles victimes. Le Phoenix nous a habitués à voyager de sites en sites, à la recherche d'un nom, d'une date, d'un numéro, indispensable pour avancer dans les méandres de son univers mystique. Il n'a pas changé son mode opératoire. Il continue même à nous narguer en distillant à petite dose, comme une récompense morbide, des extraits vidéo de l'enquête de Borgo à chaque énigme résolue.
On pensait naïvement retrouver ses marques, et cette intuition de détective qui nous avaient permis de naviguer de liens hypertextes en codes secrets pour venir à bout de son premier jeu. Le Phoenix n'est pas aussi prévisible. Son univers ésotérique s'est élargi. L'alchimie, science occulte plutôt confidentielle, a laissé la place à la Kabbale, nettement plus présente sur l'Internet. Pour un peu, nos investigations nous auraient emmenés sur le site du fan-club de Madonna.
Fiction ou réel ? La question est plus récurrente encore que la dernière fois. On s'égare sur de fausses pistes qui peuvent nous mener dans le milieu hard rock métal français ou sur les sites de voyance en ligne. On perd souvent pied dans un maelström d'informations rarement pertinentes en espérant toujours que le hasard nous aide à retrouver la trace du Phoenix. Heureusement, il y a Julie, et ses mails nous remettent souvent dans le droit chemin. Elle est passée du statut d'aide précieuse à celui de partenaire indispensable. Parfois laborieusement, parfois sur un coup de génie, on découvre le puzzle, et on avance, prudemment, espérant juste ne pas être à la quatorzième place.
Le «Phœnix» renaît de ses cendres
http://www.liberation.fr/im/lephoenixrenait.php
Un an après l’affaire du «CD-ROM noir» de sinistre mémoire, le serial killer qui se fait appeler le «Phoenix» vient d’envoyer un nouveau disque à la police • Celui-ci contient le film d’un journaliste qui s'était suicidé il y a plusieurs mois •
Par Francis MALURET
mardi 26 octobre 2004
«Nous sommes en possession d’un CD-rom envoyé par un des pires assassins de ces dernières années...». L’accent allemand guindé et la diction étrangement calme et détachée de Gerd Hanke, profiler arrivé urgemment, jeudi dernier, de Munich, en rajoutent dans l’aspect angoissant de la nouvelle. L’expert, sans se départir d’un mince sourire de collectionneur heureux d’avoir déniché une belle pièce, exhibe une simple photographie du disque. «J’ai en effet le regret de vous annoncer que nous avons de nouveau affaire au... Phœnix. Même méthode que précédemment, un CD-rom. Même volonté d’attirer l’attention sur lui et de jouer avec ses proies, les enquêteurs, les médias, la police...»
Le regard délavé et étrangement fixe de celui qui va être désormais chargé de coordonner l’enquête sur les 12 meurtres impunis d’un des plus tortueux tueurs en série actuellement en liberté balaie alors la salle soudain tétanisée. Seraient-ce les perspectives de voir réapparaître le Phœnix qui ont jeté un tel froid ce matin... ou les ors de la République? Car la conférence de presse annonçant l’effroyable retour du criminel s’est exceptionnellement tenue ce matin au ministère de l’Intérieur itself... C’est dire si le gouvernement, toujours prompt à communiquer, tient à prouver qu’il prend les menaces au sérieux et va veiller au grain.
Horrible déjà vu. Samedi 2 octobre, Arnaud Ivan, gérant de l’agence de presse SLK Network, a ressenti une terrible impression de déjà vu en ouvrant sa boîte aux lettres. Il venait d’y découvrir une enveloppe étrange couverte de signes ésotériques... semblable à celle que lui avait adressée un an auparavant le tueur en série qui se faisait appeler le Phœnix. «Les marques du Phœnix étaient aisément reconnaissables, mais certaines avaient été médiatisées à l’époque, suscitant des vocations postales chez bien des déséquilibrés», précise un des lieutenants chargés de l’enquête. «Mais des détails spécifiques nous ont fait immédiatement réagir. Nous avons confié immédiatement l’enveloppe à la police scientifique pour qu’ils l’analysent. Celle-ci a confirmé que les empreintes digitales et les traces d’ADN correspondent bien, hélas, à celles du criminel.»
Le profiler Gerd Hanke devait procéder aujourd’hui à l’analyse du contenu de l’enveloppe et à celui du CD-rom. D’ores et déjà, un enquêteur avoue «craindre le pire, d’autant que cela rouvre le dossier Borgo dont le classement sans suite nous avait été contesté».
Le CD-rom du Phoenix contiendrait en effet des extraits de vidéos filmées par Alex Borgo, ce jeune journaliste qui s’est donné la mort en février dernier (lire l'article du 9 mars 2004), officiellement suite à un accès dépressif lié au décès accidentel d’un caméraman avec lequel il travaillait. Mary Borgo, sa sœur (que nous avons tenté en vain de joindre par téléphone), avait alors clamé, sans être vraiment entendue, que le suicide de son frère était dû à la pression qu’aurait exercé sur lui «une secte» ultra catholique du nom de Manus Domini.
Informations au compte-goutte. Il n’a pas été révélé ce matin ce que montrent les films d’Alex Borgo contenus sur le CD-rom. De même, aucune précision n’a été apportée sur le reste du disque lui-même. Gageons toutefois que les enquêteurs sont d’ores et déjà en train d’examiner les fichiers à la loupe et en s’arrachant les cheveux. Le Phœnix, outre ses penchants sanguinaires, est en effet d’une personnalité «labyrinthique et cérébrale», comme l’a rappelé toujours aussi doucement Gerd Hanke. Ce tueur en série s’était distingué lors de ses crimes précédents par son goût prononcé du jeu pervers avec les enquêteurs, de l’énigme complexe et du message crypté très sophistiqué. S’est-il encore adonné à ce penchant? Motus policier ce matin sur ce point...
Communication, information ou récupération? A l’Intérieur, on voulait donc ce matin immédiatement «communiquer»... mais pas de trop. Les journalistes en auront été pour leur frustration. L’empressement avec lequel la presse a été convoquée, dès les résultats des analyses connus, fait déjà jaser. Certains esprits chagrins veulent y voir «une récupération politique», «un coup de com’ de plus», «un brouillage pour faire oublier les échecs policiers précédents avec le monstre, malgré l’attirail technologique et les fichiers européens». Et de s’avouer quelque peu écœurés de soupçonner de la «com’ politique qui serait faite sur le dos des victimes d’un monstre».
Place Beauvau, on jure la main sur le cœur que «le choix de communiquer immédiatement ne répond qu’à un principe de précaution. L’heure est grave, lorsqu’on connaît la litanie de meurtres du Phœnix». Voudrait-on effrayer la population sur l’air d’un «nouvel ennemi public, le retour»? Cette idée émise par un confrère a agacé le porte-parole du ministère, qui l’a écartée sèchement: «Il s’agit de sensibiliser les Français au fait qu’un nouveau et grave danger les menace. Or, nous les savons actuellement soucieux de sécurité. Les services de police les plus efficaces sont déjà sur les dents, mais si nous choisissons de communiquer dès à présent, c’est d’une certaine façon pour solliciter l’aide de chacun qui peut être précieuse, comme par le passé.» Il est vrai que la participation spontanée et bénévole d’internautes s’était avérée utile lors de la traque précédente du Phœnix.
A la sortie de la conférence, une attachée de presse ne cessait toutefois de répéter à qui voulait l’entendre que «le ministre reste en contact direct, chaque heure, avec la cellule de crise constituée par les polices européennes». Bonne idée, mais donnez-lui le CD-rom afin qu’il le décrypte pour se rendre utile... car le Phœnix est revenu. Et lui aussi adore communiquer.
Scoop post-mortem
Par Francis MALURET
mardi 9 mars 2004
Transcendant sa douleur et sa colère, Mary Borgo parcourt nerveusement son salon encombré de paperasses, désignant des piles de dossiers et de copies de courriers adressés aux institutions judiciaires et gouvernementales, brandissant documents et manuscrits. Quinze jours à peine après le décès de son frère Alex, Mary a déjà abattu un travail monstre dans le but de faire éclater sa vérité. «Ce n’est pas "ma" vérité, mais LA vérité», clame celle qui a trouvé la force de chasser ses larmes. «Il y a eu deux morts en un week-end: mon frère Alex et Tom, son caméraman. Combien en faudra-t-il pour que la police accepte de rouvrir le dossier et surtout de se pencher sur ces salopards de Manus Domini?»
Passé le choc du suicide de son frère, qui à 28 ans a mis fin à ses jours d’un coup de fusil, dans la nuit du dimanche 22 au lundi 23 février à Champigny (94), Mary Borgo n’a pas cessé de harceler de coups de fils, fax ou e-mails les institutions, associations et médias. «Il y a urgence. La mort de mon frère doit servir au moins à faire la lumière sur Manus Domini», assène-t-elle, secouant devant ses interlocuteurs, mi-effrayés mi-compatissants, les statuts du «comité de vigilance anti-secte Alex Borgo» qu’elle vient de déposer ces jours-ci en préfecture.
«Déconstruit psychologiquement». Mary Borgo égrène ce qui constitue, selon elle, des «faits troublants» et des «coïncidences plutôt curieuses». Son frère Alex, journaliste, était en train d’enquêter depuis plusieurs mois sur cette société mystique plutôt discrète du nom de Manus Domini. Un difficile travail d’enquête qui l’aurait «psychologiquement déconstruit» et plongé dans une «dépression croissante»: «Mon frère avait infiltré Manus Domini pour tenter de dénoncer leur accointance avec l’extrême droite, les réseaux intégristes catholiques. Mais il tenait de moins en moins le coup. Les rites initiatiques et l’enseignement étaient humiliants».
Alex Borgo brisé par des techniques de manipulation mentale? Cette interprétation plausible peut rester toutefois sujette à caution. En effet, les deux drames antérieurs qui ont frappé Alex Borgo pourraient aussi bien contredire cette «piste de la secte». Comme quelques autres points qui resteraient à éclaircir...
Drames consécutifs. Tout d’abord, il y aurait eu la mort, «dans des circonstances d’une rare atrocité par un serial killer», de son amie Carolina, survenue il y a plusieurs mois. Mort que la mère d’Alex Borgo, encore sous le choc, n’a que voulu brièvement évoquer devant nous: «Je ne veux pas en parler... Et je ne dois de toute façon pas le faire à cause de l’enquête en cours».
A l’assassinat de son amie est venue s’ajouter la mort accidentelle, le 21 février, de son associé, le caméraman Tom A.: ces deux drames, à quelques mois de distance, auraient donc été trop lourds à supporter pour Alex Borgo. Accablé, et certainement, comme bon nombre de journalistes «précaires», stressé et surmené, il aurait choisi de mettre fin à ses jours le lendemain.
Selon nos sources, la thèse du suicide dépressif ne ferait aucun doute: «Il est courant que la douleur rende la famille paranoïaque et qu’elle accuse les autorités de conclusions hâtives. Dans le cas des Borgo, les deux drames rapprochés et hors normes qui ont touché Alex en rajoutent dans la suspicion à notre encontre», explique ce lieutenant qui a tenu à conserver l’anonymat.
D’après le rapport, Alex Borgo et le caméraman venaient de signer, au moment de la mort du second, un projet de documentaire qui aurait dû les sortir d’un certain marasme financier dans lequel ils auraient stagné depuis des mois. «L’accident mortel du premier aura certainement été le déclencheur de l’acte fatal du second. Melle Borgo ne veut pas voir les faits en face. C’est une question de deuil à faire, j’imagine...», estime-t-on donc du côté policier, où l’on se serait penché sur l’éventualité des problèmes financiers. «Le journaliste et le caméraman semblaient certes avoir d’autres activités extra-professionnelles pour se refaire en attendant la manne de l’éternel scoop qui va arriver...», admet notre contact à la brigade criminelle. «Enfin... d’après notre enquête de voisinage, car nous n’avons finalement pas jugé utile de creuser cette piste faute d’éléments déterminants».
«Mafia de l’Est». «Le voisinage», c’est une quinquagénaire bavarde et «pas rassurée du tout». Demeurant en face de chez Alex Borgo, c’est elle qui a trouvé, le lundi 23 au matin, le cadavre dans «l’appartement grand ouvert» et a «appelé les messieurs de la police». Malgré le minuscule palier qui sépare son appartement de celui du journaliste, elle dit n’avoir entendu «aucun coup de feu, sûrement à cause de la télé».
Pour le suicide, elle a «son idée»: «Je les croisais toujours dans l’escalier avec des Allemands et des Russes, du genre gras et les mains moites. Pour moi, ils vendaient des choses pas propres.. Enfin, ce que peuvent faire des photographes. A tous les coups, c’est la mafia de l’Est... J’ai vu un film l’autre fois comme ça.»
«Foutaises totales! Calomnies! Enquête bâclée!», rétorque à ces interprétations Mary Borgo. «Mon frère et Tom venaient de vendre un gros reportage sur un centre de vacances new age douteux. Ils ne manquaient pas d’argent. Tout allait bien. Hormis, je n’en démords pas, la pression qu’exerçait Manus Domini sur Alex. Et je ne sais pas d’où sort ce ragot sur des trafics quelconques. Qu’on respecte les morts! Quant au meurtre de Carolina, c’est une autre affaire qui n’a rien à voir là-dedans.»
Inoffensif courant mystique. Le docteur Martelli, qui siège au Comité européen de veille sur les phénomènes sectaires, réserve quant à lui son jugement... sans toutefois cacher sa perplexité face à la vision de Mary Borgo: «Manus Domini n’est, pour ce que nous en savons à l’heure actuelle, qu’un inoffensif courant mystique religieux qui s’est agrégé autour d’un improbable culte de l’agneau biblique. Rien d’inquiétant! On trouve aisément bien plus nocif. Par ailleurs, malgré ses liens avec l’étranger, Manus Domini n’a été citée ni dans le rapport Hill, ni le rapport Forni, ni relevé comme mouvement sectaire par l’observatoire interministériel français. Elle n’a, à ma connaissance, aucun gourou à sa tête, et aucune plainte n’a jamais été enregistrée envers elle. Bien sûr, chanter les bras en croix dans des pâturages, ça peut finir par monter à la tête chez un individu fragilisé par le décès d’un être cher, mais c’est un pas qu’on ne peut franchir dans cette affaire puisque les soupçons de manipulation mentale ont toujours été écartés.»
Dans son appartement transformé en QG, Mary Borgo reste animée par ses convictions et son deuil à dépasser: «Cela mettra peut-être des mois à éclater, mais vous verrez que j’ai raison. Et je vais tout faire pour contribuer à faire rouvrir le dossier, à faire le jour sur Manus Domini. Mon frère ne sera pas mort pour rien.»
Jack Lorski: le serial killer innove dans la cruauté
Par Francis MALURET
mercredi 8 octobre 2003
L'angoisse est à son comble au sein de SKL Network, agence de presse pour laquelle travaille le reporter Jack Lorski, mystérieusement disparu avec son assistante depuis février dernier tandis qu'ils étaient sur la trace d'un serial killer particulièrement dangereux (lire Libération du 21 mars 2003). Arnaud Ivan, directeur de SKL Network, a trouvé ce matin dans sa boîte aux lettres un étrange CD-Rom, vraisemblablement créé par le psychopathe soupçonné d'avoir fait disparaître Jack Lorski et Karen Gijman.
«J'ignore comment ce CD-Rom est parvenu jusque-là. On enquête en interne. Toutefois, pour ce que nous avons pu en voir -car le disque contient des parties verrouillées par des codes–, il s'agirait d'une sorte de jeu de piste ésotérique. Cela confirme hélas nos soupçons: Jack et Karen sont entre les griffes de celui qu'ils traquaient. Et force est de reconnaître que ce type est particulièrement tordu.»
Tordu et novateur puisque de mémoire de profiler, c'est la première fois qu'un serial killer -toujours tenté d'attirer l'attention de la police et de faire «reconnaître» son «travail»- utilise ce mode de revendication. D'ordinaire ce sont des lettres ou des coups de fils, au mieux des cassettes vidéo. «Là, le type a créé une sorte d'œuvre multimédia au graphisme subjuguant et inquiétant, composé d'épreuves à passer. C'est un raffinement dans la cruauté pour nous qui essayons désespérément d'avoir des nouvelles de Jack et Karen... On a affaire, quoi qu'il en soit, à quelqu'un d'exceptionnellement doué.»
Pour les services de la police criminelle, l'affaire ne va pas se révéler aisée et on les dit quelque peu désarçonnés. Si d'un côté cette provocation «normale» rassure, en quelque sorte, car elle prouve que la psychologie du serial killer correspond bien aux pathologies «habituelles», elle inquiète en revanche eu égard à la forme particulièrement élaborée du message adressé. Au ministère de l'Intérieur, qui suit discrètement le déroulement de l'enquête, de crainte que cela ne vienne ternir l'image du nouveau logiciel de traque Salvac «vendu» en fanfare cette année par Nicolas Sarkozy, on veut rassurer. «Il y a une escalade tant dans la perversité que dans la complexité, mais nos services résoudront les énigmes.» Un optimisme loin d'être partagé par tous. Chez SKL Network, on estime qu'il faut être presque plus «gamer que flic. Cela fait appel à une autre forme d'intelligence. Les flics, je ne les sens pas sur ce coup-là», confie une source proche de la direction.
Pressé par le personnel de son agence, le directeur de SKL Network promet de prendre dans les heures qui suivent une décision, qui s'annonce être elle aussi unique dans l'histoire de la criminalité moderne. On murmure «qu'il serait carrément envisagé de mettre à disposition du public des copies du CD-Rom afin qu'il traque lui aussi le serial killer. Il y a sûrement des compétences quelque part. On ne peut plus rien laisser au hasard.» Les gamers, enquêteurs bénévoles, n'auront qu'à guetter la suite de l'affaire -ou peut-être seulement son commencement, sur le site de SKL Network...
Si la cause est plus que juste, et l'urgence des plus criantes, c'est néanmoins une progression inquiétante dans l'amalgame et la confusion entre le citoyen et la police, entre le réel, horrible, et la fiction désincarnée d'un jeu. Longtemps après «Perdu de vue», la télé flic et la télé réalité, voici le public enquêteur sur CD-Rom et l'Internet… Indéniablement, la déréalisation du monde continue sa marche et cela laisserait tout de même perplexe si des vies n'étaient pas en cause.
Pour l'heure, Arnaud Ivan n'infirme ni ne confirme le choix de faire appel ou non au public, même s'il semblerait que l'application de cette tactique soit déjà quasiment décidée. «Tout ça c'est de la glose indécente, tranche-t-il. On réfléchit dans l'urgence. Je m'en fiche si notre méthode fait couler de l'encre aux sociologues en mal de papiers. Ce que je sais c'est que ces considérations, Jack et Karen à cette heure, ils s'en moquent. S'ils peuvent encore même s'en moquer...» A suivre, donc, sur le site de SKL Network.
Le reporter Jack Lorski a disparu
Par Francis MALURET
mercredi 29 septembre 2003
Il n'a plus donné signe de vie depuis le 4 février dernier: le grand reporter Jack Lorski, membre maintes fois primé de l'agence SKL Network depuis 2001, fameux pour ses enquêtes qui en ont fait tomber plus d'un de la Yougoslavie au Rwanda en passant par le fameux trafic d'organes des Balkans, a disparu. «Ça ne lui ressemble pas. Il est coutumier des plongées en apnée dans des milieux durs, mais on a toujours un signe discret au bout de quelques semaines et là... plus rien», confie Arnaud Ivan, directeur de SKL Network. «On préférerait savoir Jack en planque et s'attendre à ce qu'il réapparaisse comme à son habitude, hilare en brandissant une disquette et en criant scoop!», continue-t-il pour vainement dédramatiser les faits, avant d'avouer qu'il «craint le pire» et «n'en dort plus». Il faut dire qu'il y a de quoi.
Lorski enquêtait depuis novembre dernier sur la piste d'un serial killer qu'il qualifiait de «particulièrement intelligent et pervers». De là à craindre qu'il soit tombé entre les griffes du psychopathe, il n'y a qu'un pas, hélas trop plausible, puisqu'en sus, l'assistante de Lorski sur cette enquête, Karen Gijman, s'est également évaporée.
Peut-être Lorski s'est-il attaqué cette fois à un morceau trop gros pour lui? Le comble, c'est que chez SKL Network, on ne sait finalement que peu de chose sur l'enquête qu'il menait: «Lorski est très discret, explique Arnaud Ivan. Il ne nous en a pas dit beaucoup. On lui a fait confiance et de toute façon, impossible de l'arrêter lorsqu'il flaire le gros coup. Ceux qui le connaissent le confirmeront.» Aussi l'agence a du mal à retracer le chemin de Lorski. Tout au plus savent-ils qu'il a découvert un vieux film super-8 datant des années 70; lequel montrerait un meurtre abominable au milieu de scènes de vacances familiales. Lorski aurait remonté un enchaînement de faits particulièrement complexe et «était persuadé d'être sur la piste d'un hallucinant serial killer empreint d'ésotérisme». SKL Network suppose qu'il s'agit du psychopathe à l'origine de la série de trois meurtres étranges qui se sont déroulés en Allemagne durant l'automne dernier. Une affaire qui met à rude épreuve, cela dit en passant, les polices européennes, et mobilise, dans le cadre de la coopération internationale, le personnel de la police nationale qui se fait les dents depuis juin sur son tout nouveau logiciel Salvac (Système d'analyse des liens de la violence associée aux crimes) dont Nicolas Sarkozy chante les vertus depuis janvier 2003.
«C'est un grave dysfonctionnement au sein de l'agence. On aurait dû baliser ça davantage», accuse un journaliste qui tient à garder l'anonymat et n'a aucun doute: «Lorski devait enquêter sur le malade d'Allemagne. Ça a dû mal tourner.» Un autre confrère s'interroge: «Si Jack était bien sur cette piste, il devait avoir des mois d'avance sur les flics. On ne peut tout de même pas attendre que la police refasse son enquête. Quand vont-ils retrouver Jack et Karen? Et dans quel état?»
Conséquence de la crise, l'ambiance dans l'agence de presse est «totalement plombée», confie un syndicaliste. Euphémisme: la direction est franchement accusée d'être responsable de la double disparition. «Ils lui ont donné un mandat irresponsable. Ils en savaient trop peu. Sur ce type d'affaire, c'est en équipe ou en réseau qu'il faut travailler. Or, Lorski était seul sur le coup avec Karen.»
Une assemblée exceptionnelle du personnel va avoir lieu demain. La société des rédacteurs demande que l'agence «prenne enfin ses responsabilités» et agisse auprès des services de police «ou par tout autre moyen» pour accélérer les recherches. «Quoiqu'il se passe, ou dès qu'il y aura du nouveau, il faut que SKL Network se remue pour trouver une solution. La vie de Jack et Karen est en jeu... et de combien d'autres personnes peut-être?», assène, furieux, un rédacteur en chef.
Une colère qui permet de soutenir l'angoisse.
«J’aurai sa peau»
http://www.liberation.fr/im/jauraisapeau.php
Trois crimes présentant les mêmes caractéristiques étranges ont été commis depuis octobre dernier en Allemagne • Les rituels accompagnant les crimes ont lancé Gerd Hanke, un des meilleurs spécialistes allemands, sur sa trace • Rencontre •
Par Francis MALURET
jeudi 19 décembre 2002
«C'est le petit Frantz qui l'a trouvée.» La superballe super rebondissante faisait sursauter les passants dans cette ruelle pavée du quartier de l'église Sainte-Elisabeth, à Marburg (Allemagne). Elle est passée par la mince ouverture d'un soupirail et tombée dans la cave d'un immeuble en restauration. «Le petit Frantz a poussé la vitre en passant les pieds par les barreaux. C'est une atroce odeur de chair en décomposition qui est alors remontée. Le petit Frantz s'en souviendra toute sa vie.» Il est comme ça, le lieutenant Gerd Hanke. Il vous raconte des horreurs sur un ton neutre. 42 ans, profiler pour la police criminelle fédérale, formé aux écoles du FBI américain et fameux pour avoir, entre autres, capturé il y a cinq ans le comptable du fisc de Düsseldorf qui se prenait pour la réincarnation de Torquemada (30 contribuables fraudeurs dépecés avoués, 84 soupçonnés), il vous tend les photos à bout de bras. «Vous voulez voir?», comme si c'étaient celles de ses vacances en famille. Non, merci, on vient d'absorber un petit-déjeuner typique aussi cossu que les maisons à colombages de ses terres luthériennes –et on tient à le garder. Alors, il reprend froidement: «Hilde Gardener, étudiante. 22 ans. Etranglée. Non violée. Vraisemblablement torturée. Le corps portait des centaines de brûlures de toutes tailles. On enquête sur elle.» Il range ses photos sans les regarder. Il en connaît les moindres détails. «Dans la poussière de charbon, il y avait écrit, avec le sang de la victime, Sol Invictus.» Hanke donne cet indice en passant, comme si c'était un détail, et pourtant il est d'importance: c'est le signe qu'on aurait affaire à un serial killer plus cérébral que sexuel...
Petit sourire désabusé: le lieutenant Hanke semble décidément en avoir vu d'autres. D'ailleurs il en a vu d'autres, en novembre encore, à Wittenberg. Dans la cave d'une demeure toute proche du Collegium Augusteum, où enseigna Luther, justement, se trouvait le cadavre de Carl Breitner, un extrémiste, animateur d'un webzine ultra catholique aux velléités européennes. «Le corps était dans un état avancé.» Etranglé également, avec un chapelet en perles de bois d'olivier. Gerd Hanke ne laisse rien au hasard: «Chapelet artisanal. Fabriqué dans une île grecque. Très solide. Bonne qualité.» On n'en doute pas. «La piste politique est écartée. Nous avons passé en revue la vie de Breitner jusqu'à la dernière minute.» Hanke récite ses fiches. «Pas de perversion. D'ordinaire ces catholiques sont attirés par la damnation, mais pas lui... Breitner était juste notre version locale du fou de Dieu.» Alors? Hanke dégaine d'autres photos (non merci). «Il y avait également Sol Invictus de gravé sur la rampe d'escalier, et malgré la décomposition du corps on a remarqué de petites inscriptions ésotériques. C'est pourquoi on m'a appelé.» Petit pincement des lèvres minces: «L'assassin a gravé la formule avec un morceau de la mâchoire supérieure.»
Concernant le troisième meurtre découvert avant-hier à Francfort, à deux pas de la Stadt-und Universitätsbibliothek, le lieutenant reconnaît disposer pour l'heure de moins d'indices: la victime est inconnue. Un homme jeune. «Le légiste s'en occupe. J'attends son rapport.» Hanke consulte un banal calepin: «Premier constat. Probablement des brûlures. Des symboles ressemblant à ceux de Marburg et de Wittenberg aux endroits encore identifiables du corps... Et puis Sol Invictus, toujours, gravé sur la porte en bois avec un morceau de la...» On interrompt le lieutenant. Ça ira… On refuse, une fois de plus, sa pile de photographies. Il va falloir qu'on sorte prendre un peu l'air. On se demande si le lieutenant se rend compte qu'il ne faut pas qu'il parle trop boulot avec les gens. Il récapitule, concentré: «C'est probablement toujours le même rituel: des victimes isolées. Etranglement et brûlures. Les symboles ésotériques et cette formule, Sol Invictus. Vous avez des questions?», enchaîne-t-il, imperturbable. Devant notre trouble, il continue, avec ce petit sourire froid: «Très bien. Je vais recevoir maintenant vos confrères Italiens. Je communique avec la presse car je ne veux pas perdre de temps. J'ai décidé de provoquer au plus vite ce monstre afin qu'il commette une erreur.» Silence, puis: «J'aurai sa peau.»
Et soudain, on frémit. On prend peur, tant à la perspective de croiser le serial killer sur son chemin, que parce qu'on réalise que les paupières du lieutenant Gerd Hanke, jamais ne se baissent sur ses yeux bleu pâle.
Vodka frappée au Shanghaï Bar
Par Benoît VANECK
samedi 15 mai 1999
S'il existe un paradis des journalistes, et si celui-ci a un bar, on doit y entendre s'esclaffer Lucien Bodard. Quant au patron du mythique Shanghaï Bar sur Nathan Road, à Kowloon (Hongkong), il doit, lui, moins ricaner devant l'ampleur des dégâts: un commando de cinq personnes est venu terroriser les officiels réunis mercredi soir pour la remise du premier Prix Lucien Bodard, une récompense attribuée pour la première fois aux journalistes d'investigation, à l'initiative des membres français du Press Club de Hongkong.
Le lauréat, mercredi, était Jack Lorski, journaliste honoré pour son scoop remarquable ayant permis de démonter l'an dernier le trafic d'organes humains originaire des Balkans et organisé par le député russe Igor Kourievski, toujours en fuite... Le Shanghaï Bar avait été retenu comme lieu symbolique en souvenir du grand reporter de «France Soir» et romancier, disparu en 1998, qui a donc donné son nom au prix. C'est de cet établissement en effet qu'il s'est vanté, dans un de ses romans, d'avoir effectué nombre de ses enquêtes «de terrain» –il a affirmé qu'il disait aux confrères, de retour de reportage, après les avoir arrosés de copieuses tournées pour récupérer des infos : «Je n'y étais pas, mais je le raconterai mieux que toi».
La cérémonie de mercredi rassemblait une centaine de personnes: tout le gratin des Pen et Press Club, les diplomates de l'Alliance française, divers officiels chinois et quelques rédacteurs en chef de «Time Asia» et «Asia Week». «Au moment où Jack devait prendre la parole, confie Leung, un barman encore sous le choc, une vitre a volé en éclats. Le cocktail Molotov a heureusement explosé dans un de nos fauteuils de cuir, ce qui a limité l'impact.» Cris, bousculades, panique. Tandis que deux confrères d'Heartland étouffaient le début d'incendie avec des rideaux, un commando de cinq hommes cagoulés a fait irruption en brandissant des barres de fer. L'assistance ayant été rapidement maintenue en respect par le leader, armé d'une Kalachnikov.
«C'était un des plus beaux jours de ma carrière, j'ai cru que c'était ma dernière heure», avoue Jack Lorski qui pourtant en a vu d'autres, notamment en Irak, en Yougoslavie, au Kosovo ou au Rwanda. «Je ne m'explique toujours pas pourquoi ils ne m'ont pas descendu, d'autant que le chef m'a personnellement menacé en russe.» Le commando a pris la fuite sur trois motos quelques minutes après avoir consciencieusement tout saccagé, notamment le long «mahogany bar» célèbre chez les journalistes qui arpentent cette partie de l'Asie.
«Tout s'est passé très vite, rapporte Rupert Fleming, un photographe indépendant dont la police a saisi les clichés qu'il a pris discrètement durant l'incident. Ce sont visiblement des pros.» Les dégâts sont considérables. Le Shanghaï Bar est bon pour plusieurs semaines de travaux. La police chinoise a d'ores et déjà effectué une rafle dans le milieu des émigrés russes du district de North Point. En vain, évidemment, mais il s'agit pour les autorités de montrer qu'on traite l'affaire avec sérieux.
L'émotion passée, les confrères baroudeurs osent maintenant en plaisanter. Un correspondant de «The Independant» estime que «c'est une bonne façon pour certains cadres de journaux de se rendre compte de la dangerosité du métier. Finalement, ils devraient le prendre comme un stage!» Jack Lorski quant à lui se demande si le chèque du lauréat de l'an prochain (10 000 dollars tout de même -autant d'euros, bravo Jack) sera dorénavant augmenté de l'équivalent des frais de restauration du bar. «Mais ne l'écrivez pas», ajoute-t-il... comme s'il était bien placé pour nous apprendre à nous taire.